Note bien que j’aime pas me plaindre, hein.
1 juillet 2009 par MarieIl est de certaines soirées comme d’un shot de rhum après 30 hectolitres de bière. Tu le redoutes, tu l’approches de tes lèvres en tremblant, tu cèdes à la pression de tes camarades de beuveries qui pioulent « cul sec, cul sec» , il te kalachnikove de l’arrière des incisives à l’envers du plexus et tu finis les genoux de tes collants au carrelage pissé de toilettes de pub. Cette métaphore est toute théorique, bien sûr et si maman vous demande, j’ai lu ça dans un roman d’Hemingway.
Il est donc des soirées dont tu sais pertinemment qu’elles te coinceront pour longtemps au fond de ton trou de déprime, mais tu y cours, Soldat Ryan en froufrous et sandales compensées, en occultant le souvenir encore prégnant de la dernière fête et du type délicat qui t’y avait assuré que tu étais charmante, vraiment, je t’assure ça n’a rien à voir avec toi avec un sourire gêné et s’était précipité, les mains en coupe, vers les nichons de ta meilleure amie.
Vendredi – 20 heures, tu as fait ce que tu pouvais avec ce qu’il reste du corps dont tu te souviens qu’il a éveillé, dans une autre vie, le désir de ceux que tu choisissais, en tentant de ne pas te croiser dans le miroir – la nausée est déjà à marée haute. Ta robe te boudine, ton brushing te pend dans le cou en queues de rat moites, ton maquillage dégouline sous l’action conjuguée de la chaleur et de ton incontinence occulaire chronique. Tu es déjà coincée dans 10 kilomètres d’embouteillages cumulés sur l’autoroute de l’Est quand tu réalises que tu as oublié ton portable sur ton bureau, avec dedans le numéro de téléphone de tes hôtes et le code de la porte d’entrée. S’en fout la mort, avec un peu de chance, un semi-remorque t’aplatira sous le pont de Nogent.
Pas de semi-remorque sous le pont de Nogent. En revanche, d’autres dizaines de milliers de ploucs sur l’avenue de Charonne et pas une place de parking. Tu as déjà raconté cette histoire cent fois, l’errance excentrique dans le quartier, les créneaux ratés, les suppliques adressées au Ciel, les jurons, l’heure qui tourne, l’envie de rentrer se coucher et – au moment où tu désespères, une place qui se libère enfin, très loin de ta destination, mais au diable les ampoules aux pieds.
Pas de portable, donc. Pas de moyen de joindre ceux qui font déjà la fête, au premier étage. Pas la peine d’essayer de persuader les passants que tu ne fais pas le tapin, non plus. Vis ma vie de vieille pute roumaine obèse, jusqu’à ce qu’un autre retardataire te sauve la mise et t’ouvre la porte.
Sur place, des gentils, des drôles, des tendres et de la bière fraîche. Pendant quelques temps, tu oublieras presque combien tu te sens laide, grosse et désadaptée à cet endroit. Tu danseras vaguement, fumeras beaucoup, forceras ton rire, juste ce qu’il faut pour faire illusion. Comme pour la soupe de potiron : les 10 premières cuillères sont une torture, puis tu t’habitues au goût et à la fin du bol, c’est tout juste si tu n’en reprendrais pas un deuxième.
Alors tu t’amuses. Beaucoup. La chenille, la chenille, la chenille, tes amis sont doués pour sécher tes angoisses. Trop, peut-être, parce que, ta garde baissée, tu n’attendais pas l’arrivée du barbu. Bim, off goes la joie de vivre – c’est si labile, ces petites choses. Tu n’auras pas le temps d’imaginer un truc léger et amusant à lui dire, parce qu’il va te snober avec une telle force, que ton quintal et toi vacillerez sur vos talons. Le vent t’aurait décoiffée si tu avais réussi à faire quoi que ce soit avec le balai à frange délavé de javel qui te pousse sur la tête en dépit des lois de la gravité. Qu’as-tu fait de ta dignité et de ton amour propre ? Tu les chercheras plus tard d’un index recourbé loin où le soleil ne brille jamais ; là, il y a trop de témoins.
Plus tard dans la nuit, la foule s’éclaircissant, il ne pourra éviter de te croiser et t’achèvera d’un guilleret : « ah didon, je ne t’avais pas vue, tu es bien la dernière à qui je dis bonsoir, ha ha» . Il ne t’avait pas vue. Tu es une vache dans un couloir, mais il ne t’avait pas vue. Le Ciel protège son ophtalmo.
Bon hé, trop c’est trop, tu décides qu’elle est largement passée, l’heure de rentrer dans ta crypte pour n’en ressortir qu’à la prochaine lunaison. Tu embrasses tes amis et les autres et tu parcours les 42 kilomètres qui te séparent de ta voiture dans le sens inverse. Pieds nus, parce que tu es décédée des pieds il y a déjà longtemps. C’est long 42 kilomètres. D’ailleurs, tu ne pensais pas t’être garée si loin. D’ailleurs, tu étais sure que tu t’étais garée précisément à cet emplacement, désormais vide. Machinalement, tu lèves la tête vers un panneau que tu n ‘avais pas remarqué au crépuscule.
Boulevard de Charonne, on ne peut stationner le samedi entre minuit et 15h30.
Il est de certaines soirées comme d’une perceuse visseuse fichée dans le tendre de ta tempe. Ca fait mal et ça ne sert à rien. Sauf qu’avec la perceuse visseuse, tu ne finis pas pieds nus à la pré-fourrière de la Porte de Bercy, munie d’un chéquier en contre-plaqué et d’une Carte Bleue bloquée ; tu meurs très rapidement et tu t’en trouves fort aise.
Des bises,
Marie
PS : En vrai, Dieu bénisse la copine Rose chérie, Chypoulitzer et sa Douce.